​Interview accordée à l'agence de presse turque Anadolu, à l'occasion de la visite du Président Erdogan

“L'Afrique c'est 30 millions de kilomètres carrés et près d'1 milliard de population. Il y a donc là un réel potentiel économique. Et la croissance démographique et économique font que les niches d'opportunités sont très importantes sur le continent en terme d'infrastructures aéroportuaires et portuaires, de routes, de ponts et d'énergie. Donc, c'est un appel aux entreprises turques que je lance et je leur souhaite la bienvenue dans le cadre de ce que nous avons tracé comme partenariat gagnant-gagnant", déclare le président sénégalais. 

Interviewé par Anadolu ce mardi 9 février au Palais de la République à Dakar, le Président Macky Sall a exposé sa volonté d'accroître ses relations de coopération avec la Turquie en parlant notamment des projets communs en cours ainsi que de sa vision du partenariat. S’attardant sur des sujets d'actualité tel que la crise au Burundi, il a affirmé qu’une délégation de haut niveau dont il fait partie se rendra bientôt dans ce pays.

Constituée de cinq Chefs d’Etat, cette délégation désignée par le nouveau président de l’Union Africaine “UA”, Idriss Deby Itno, tentera, fait observer Sall, d’amener le gouvernement à accepter la présence d'une force africaine pour prévenir tout conflit et discuter des conditions de retour de la paix au Burundi et des solutions de sortie de crise. 

AA: Quelles sont vos impressions suite à la visite du Président Erdoğan vendredi 5 février?

M.S: Tout d'abord, je voudrais remercier le Président Recep Tayyip Erdoğan pour avoir choisi de passer par Dakar. A son retour, il y a fait une escale technique prolongée qui nous a permis d'avoir une discussion très approfondie durant laquelle des décisons très importantes sur la coopération entre la Turquie et le Sénégal ont pu être prises. Nous avons des relations assez solides en ce moment et ces relations ont connu une apogée depuis 2013. 
Mais surtout, le plus important, c'est l'accompagnement de la Turquie dans la mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent à travers, en particulier, le développement du pôle urbain de Diamniadio. Déjà, l'une des entreprises turques SUMMA avait construit dans des délais record le centre international de conférence où a eu lieu le 15ème sommet de la Francophonie. Depuis, nous avons pu mettre en commun et en mouvement le financement de plusieurs projets pour, à peu près, une valeur de 250 Millions de dollars. Cela va naturellement projeter en avant notre coopération. 

AA: Dans le cadre de cette émergence, quels sont les secteurs que vous jugez prioritaires et avez-vous, en ce sens, un appel à lancer aux investisseurs turcs?

M.S.: Le plan "Sénégal Emergent" est une stratégie de développement et de croissance qui s'appui sur des secteurs clés. Nous l'avons développé autour de 3 axes majeurs: 
- Le premier axe développe la transformation structurelle de notre économie avec un mode de production plus efficient. C'est toute la partie agriculture, production industrielle mais aussi le développement de l'énergie. Dans tous ces secteurs nous avons une part importante dédiée au secteur privé à travers les partenariats "public-privé". 
- Le second axe met l'accent sur le capital humain et le développement humain. C'est toute la partie éducation, formation, santé publique et solidarité inclusive. On y retrouve donc l'enseignement privé et public ainsi que le développement du secteur sanitaire comprenant l'un des fleurons de notre projet pour l'émergence, le "Dakar Medical City". 
- Enfin, le troisième axe parlera de gouvernance, de démocratie et d'Etat de droit. C'est un volet essentiel qui agira sur l'environnement des affaires. Et c'est là où l'appel à l'investissement privé turc rentre dans le cadre de notre stratégie globale d'amélioration du climat des affaires. Nous avons été bien classés depuis 3 ans puisque les efforts sur la lutte contre la corruption, l'amélioration du climat des affaires et la lutte contre les lenteurs administratives font qu'aujourd'hui le Sénégal est très bien noté selon les différents indexes tels que Doing Business ou Standard and Poor's, etc... cela démontre que c'est un pays réformateur qui se met à l'écoute des investisseurs et je pense que les investisseurs turcs, qui commencent à intervenir dans notre pays dans le domaine du bâtiment, en particulier, mais aussi dans le domaine de la construction et des échanges commerciaux, pourront accroître leur présence au Sénégal dans les années à venir. 

AA: Quels sont les secteurs que vous leurs recommanderiez?

M.S: Leur expérience cumulée au fil des siècles dans le domaine de la construction, se retrouve dans le savoir-faire des entreprises turques aujourd'hui. 
Dans le domaine du chemin de fer aussi nous avons besoin de cette expertise surtout dans la construction des rails. Actuellement, il y a un renouveau du chemin de fer en Afrique. Donc je pense qu'il y a là du travail pour ces entreprises. 
Leur expertise dans le domaine de la construction est avérée mais elle l'est, également, dans le domaine du design et de l'ameublement intérieur. 
Présentement, en Afrique nous sommes dans une phase de croissance accélérée. Nous avons donc besoin de cette technologie dans un esprit de partenariat où le transfert de technologies et la coopération avec nos entreprises locales pourra permettre de bâtir des joinventures. 
C'est l'esprit du partenariat que nous souhaitons développer avec nos amis turcs. 

AA: Nous constatons que les relations avec la Turquie sont assez avancées et que de nombreux projets sont en cours. Pourriez-vous nous en dire plus sur le partenariat entre Turkish Airlines et Senegal Airlines?

M.S.: Avec plaisir. C'est moi-même qui avait demandé au Président Erdoğan de voir dans quelles mesures la compagnie pouvait travailler avec Senegal Airlines qui est en difficulté. La décision est prise de créer une nouvelle compagnie sur des bases saines et bien sûr dans cette nouvelle compagnie Turkish Airlines est la bienvenue. En sachant que Dakar est une place essentielle pour l'aviation, que c'est "la" plaque tournante. Nous venons aussi de construire un nouvel aéroport qui sera achevé au mois d'août et, ironie du sort, c'est encore une compagnie turque qui se chargera de finaliser les travaux. 
Donc, nous avons un aéroport nouveau, une compagnie nouvelle avec, naturellement, la recherche d'un partenaire stratégique. Donc, là je crois que la balle est dans le camp de nos amis turcs et, en tout état de cause, nous allons vers la création de cette entité courant février. J'en ai discuté très longuement avec le Président Erdoğan qui est très enthousiasmé par cette idée et je pense que la Turkish Airlines serait prête. J'attends d'avoir ses dernières propositions. 

AA: Dans le cadre de la lutte contre la corruption, y a-t-il eu des avancées?

M.S: Vous savez la corruption c'est une lutte permanente. Nous avons créer le cadre pour lutter contre la corruption. C'est-à-dire qu'il faut d'abord faire en sorte que l'action de l'Etat et l'action publique soient encadrées. Pour cela, il y a eu tout un dispositif juridique, législatif et réglementaire pour mettre les agents publics dans les conditions de rendre compte de leurs actions à travers notamment la loi sur la déclaration de patrimoine faisant obligation à l'ensemble des gestionnaires publics qui gèrent des deniers supérieurs à 2 Millions de dollars par an de devoir faire leur déclaration en entrant en fonction, avec la possibilité pour l'agence chargée de réceptionner cette déclaration, l'Office National de la lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) qui a tous les pouvoirs pour accéder aux banques et aux administrations, de vérifier la véracité et la conformité des déclarations. A la fin de sa fonction, l'assujetti est également obligé de faire sa déclaration de sortie. 
D'autres lois également ont déjà été mises en œuvre. 
Nous avons aussi développé un écosystème d'intégrité national permettant de faire comprendre aux gens que l'heure est révolue où l'impunité permettait de couvrir un certain nombre de forfaits. Notre engagement est de poursuivre cette lutte. 
Et lutter contre la corruption, c'est aussi lutter contre les trafics tels que la drogue, les êtres humains, les armes parce que ces trafics alimentent les systèmes de production. Donc, c'est une action globale qui ne concerne pas seulement le Sénégal mais le monde entier et dans chaque pays, les hommes publics ont la responsabilité de lutter contre ces fléaux. 

AA: Le Sénégal est entouré de beaucoup de pays instables alors quel est votre secret pour maintenir la stabilité au Sénégal?

M.S.: Ce pays, en dehors de la volonté de Dieu, a bénéficié d'un riche héritage de dialogue et de tolérance. C'est le premier pays Négro-Africain après la Mauritanie, à avoir adopté l'Islam au 11ème siècle. Donc l'Islam est venu trouver des religions anémistes africaines et il s'y est adapté. Ceux qui ont un Islam démodé ne comprennent pas qu'en Afrique on ne peut pas nier notre africanité. Et nous refuserons toute sorte d'influence qui voudrait nous enlever notre culture et notre africanité. Plus tard, quand le christiannisme est venu il a dû aussi s'adapter. Et au Sénégal, nous avons accepté toutes ces influences qui ont cohabité avec nos valeurs traditionnelles africaines. Il s'est crée un syncrétisme religieux. Et c'est cette capacité à accepter tous ces courants nouveaux tout en restant enraciné qui a fait du Sénégal un pays très tolérant. 
Je suis le premier président du Sénégal à avoir une épouse musulmane. Tous mes 3 prédecesseurs ont eu des épouses chrétiennes. Le premier président était chrétien et il a été élu par les musulmans majoritaires. Ce n'est donc pas un facteur décisif dans le choix des Sénégalais. 
Dès l'indépendance, le président Senghor a réussi à bâtir une nation, c'est-à-dire un commun vouloir de vivre ensemble avec nos différences. Et c'est cette tolérance surtout qui est le fondement de cette exception sénégalaise. 
Je peux dire aussi que ce pays a connu très tôt des révolutions. En 1776, il y a eu la révolution Torodo où on a mis fin au pouvoir des denyanke qui ont régné 250 ans. Il a fallu alors trouver un nouveau guide. Et c'est à cette époque que les Almamy ont été choisi selon des critères très clairs et pour cela une assemblée du Fouta s'est réunie pour désigner et révoquer le guide. 
Déjà en 1864, il y a eu des élections. C'est donc toute cette histoire qui a finalement donné à ce pays son profil actuel. 
Malgré cela, nous sommes conscients que face à tous ces trafics qui nous traversent, face à notre adhésion à la CEDEAO qui permet la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, nous ne devons plus dormir sur nos lauriers. 

AA: On a entendu que des menaces terroristes pesaient sur le Sénégal. Y a-t-il des nouvelles mesures de prévention contre cette menace et comment comptez-vous empêcher vos jeunes de se faire enrôler par les groupes armés?

M.S.: C'est un sujet où il y a beaucoup de commentaires parfois au-delà de la limite. Il ne faut pas non plus que les médias fassent l'apologie du terrorisme et des commentaires qui n'ont rien à voir avec la réalité. Il ne faut pas croire qu'il pèse sur le Sénégal une menace plus importante que sur un autre pays. Aujourd'hui, le terrorisme n'épargne aucun pays au Monde. Il s'agit simplement d'avoir des dispositifs d'alerte et de prévention mais vous avez bien vu que les pays comme les Etats-Unis, la France et le Royaume Uni qui ont des services plus dotés en moyens humains et matériaux que nous sont frappés. Alors il ne faut pas demander aux pays comme les nôtres d'êtres des barrières étanches. Naturellement, nous allons nous déployer et mettre les moyens qu'il faut pour prévenir mais l'essentiel c'est aussi d'être résilient au cas où cela se produirait. Il faut être capable de se relever et d'y faire face. 
Il est également difficile de prévenir la contamination parce qu'il s'agit d'une influence spirituelle que les jeunes acquièrent à travers les réseaux sociaux et des circuits tel que les mosquées ou les prisons. Nous essayons donc d'anticiper sur les facteurs visibles et accessibles tel que la pauvreté. Nous intervenons dans les zones où la propagande peut prendre facilement en essayant de donner une perspective aux jeunes, de leurs donner de l'emploi et de l'éducation. Hélas, on a bien vu des cas de jeunes qui ont été à l'université mais qui ont été enrôlés. 
Il faut aussi que les hommes religieux puissent à travers la parole divine expliquer et prêcher dans la bonne voie un Islam de paix et de tolérance. Nous n'avons pas adopté un Islam de violence et nous ferons tout pour défendre cet Islam. 

AA: Vous avez été désigné pour faire partie de la délégation devant se rendre au Burundi. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre rôle

M.S.: Il s'agit d'un groupe de haut niveau décidé par l'Union Africaine. Le Président de l'UA (Idriss Deby Itno, ndlr) a désigné les 5 chefs d'Etat dans les régions économiques d'Afrique de l'Ouest, d'Afrique centrale, d'Afrique de l'est, d'Afrique australe et d'Afrique du nord pour créer un haut comité chargé de discuter avec le Président Pierre Nkurunziza mais aussi avec les parties en présence. Il s'agira d'amener le gouvernement à accepter la présence de la force africaine pour prévenir tout conflit et de discuter des conditions de retour de la paix au Burundi et des solutions de sortie de crise.

AA: Vous êtes plutôt optimiste?

M.S.: Je suis toujours optimiste! 

AA: Avez-vous un message à transmettre à la Turquie?

M.S.: Je souhaiterais adresser un message d'amitié aux entreprises, au gouvernement et au peuple turcs. 
Je voudrais d'abord dire que j'ai été très frappé lorsque le président Erdoğan m'a invité l'année dernière au centenaire de la bataille de Çanakkale. En allant à Çanakkale, j'ai vu de nombreux tombeaux de soldats sénégalais. C'était donc impressionnant de voir que déjà à cette époque nos ancêtres ont pu être embarqués jusqu'aux Dardanelles pour se battre pour la France et qu'ils sont tombés là-bas. Certains d'entre eux lorsqu'ils ont entendu l'appel du muezzin se sont rendus compte que les soldats contre lesquels ils se battaient étaient des musulmans et comprenant qu'ils partageaient avec eux une valeur universelle, celle de l'Islam, ont changé de camp. 

Alors, en Afrique, tout est à construire. L'Afrique c'est 30 millions de kilomètres carrés et près d'un milliard de population, dont au moins 400 millions sont dans la classe moyenne et ont des capacités économiques. Il y a donc là un réel potentiel économique. Et la croissance démographique et économique font que les niches d'opportunités sont très importantes sur le continent en terme d'infrastructures aéroportuaires et portuaires, de routes, de ponts et d'énergie. En Afrique, nous voulons bâtir des relations de partenariat gagnant-gagnant et la Turquie, ayant une certaine expérience, peut donc jouer un rôle important. Donc c'est un appel aux entreprises turques que je lance et je leur souhaite la bienvenue dans le cadre de ce que nous avons tracé comme partenariat gagnant-gagnant. Nous n'avons pas de choix préférentiel mais nous invitons tout le monde à venir participer au développement du Sénégal et de l'Afrique. 

Source : AA

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